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Intelligence artificielle et métiers d’avenir au Maroc : le véritable enjeu est de transformer le travail sans fragiliser les travailleurs

Mahmoud BENRAHALTribune8 min de lecture
Mahmoud Benrahal
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L’intelligence artificielle transforme déjà les conditions d’exercice de nombreuses professions. Pour Mahmoud BENRAHAL, doctorant-chercheur en droit des affaires, le débat ne doit pas se limiter aux emplois que la technologie pourrait remplacer. Il doit porter sur la manière d’organiser cette transformation, de préparer les compétences et de garantir que l’innovation demeure compatible avec les exigences de responsabilité, d’égalité et de protection des droits.

L’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les organisations. Elle rédige, analyse, classe, recommande et automatise des opérations qui mobilisaient auparavant une part importante du travail humain. Face à cette évolution, une inquiétude revient régulièrement : quels métiers vont disparaître ?

La question est légitime, mais elle demeure insuffisante. Elle repose sur une représentation parfois réductrice de la transformation technologique, selon laquelle chaque tâche automatisée correspondrait nécessairement à un emploi supprimé.

Or, l’intelligence artificielle ne transforme pas uniquement le volume de travail nécessaire. Elle modifie également son contenu, les compétences attendues et la répartition des responsabilités. Pour les entreprises marocaines, l’enjeu consiste donc moins à anticiper une disparition générale des métiers qu’à préparer leur recomposition.

L’IA ne remplace pas toujours un métier : elle en transforme le contenu

Une profession se compose rarement d’une seule activité. Elle rassemble des tâches répétitives, des opérations d’analyse, des décisions contextualisées et des interactions humaines. Certaines peuvent être automatisées, tandis que d’autres nécessitent toujours une appréciation humaine.

Cette distinction est fondamentale. Automatiser une partie des activités d’un juriste, d’un comptable, d’un enseignant ou d’un professionnel de santé ne signifie pas nécessairement supprimer la profession concernée. Cela peut, au contraire, déplacer la valeur de son intervention vers des missions exigeant davantage d’interprétation, de contrôle et de jugement.

Dans le domaine juridique, par exemple, les outils d’intelligence artificielle peuvent faciliter la recherche documentaire, la classification de contrats ou la préparation de projets de documents. Mais identifier le problème juridique pertinent, interpréter une situation particulière, apprécier les intérêts en présence et assumer les conséquences d’un conseil demeurent des opérations qui nécessitent une expertise et une responsabilité professionnelles.

La même logique se retrouve dans d’autres secteurs. Dans l’industrie, l’automatisation de certaines opérations peut renforcer les besoins en maintenance numérique et en supervision des équipements. Dans la santé, les outils d’aide au diagnostic peuvent contribuer à améliorer l’analyse médicale sans faire disparaître la nécessité de l’appréciation du professionnel.

Le véritable changement réside ainsi dans la redistribution des tâches entre l’être humain et les systèmes intelligents. L’entreprise qui envisage l’intégration de l’IA doit donc se demander non seulement ce qu’elle peut automatiser, mais également quelles fonctions humaines doivent être renforcées.

Les compétences de demain seront nécessairement hybrides

La transformation des métiers entraîne une transformation des qualifications. La maîtrise des outils numériques et des systèmes d’intelligence artificielle devient progressivement un atout professionnel important. Toutefois, l’avenir du travail ne sera pas exclusivement réservé aux profils techniques.

La créativité, la pensée critique, la capacité d’adaptation, la communication et l’intelligence émotionnelle prennent également une importance particulière. Ces compétences permettent notamment d’interpréter les résultats produits par les systèmes, d’en apprécier les limites et de replacer leurs recommandations dans un contexte professionnel concret.

Une nouvelle forme de complémentarité se dessine donc : la technologie apporte des capacités de traitement et d’analyse, tandis que l’intervention humaine conserve une place essentielle dans l’interprétation, l’appréciation et la décision.

Cette évolution concerne directement les professions juridiques et les fonctions de direction. Le juriste appelé à intervenir sur des projets d’intelligence artificielle devra disposer d’une culture numérique suffisante pour identifier les risques liés aux données, aux biais algorithmiques, à la transparence et à la responsabilité. De même, le responsable informatique ne pourra plus envisager un projet d’IA sous son seul angle technique : ses conséquences organisationnelles, sociales et juridiques devront être intégrées à la réflexion.

Pour les entreprises marocaines, cette évolution pose une question stratégique : comment accompagner les collaborateurs dont les missions évoluent, plutôt que de considérer leurs compétences actuelles comme devenues inutiles ?

Le risque juridique : automatiser les décisions sans assumer leurs conséquences

L’intégration de l’intelligence artificielle dans le fonctionnement des organisations soulève une difficulté fondamentale : celle de l’identification des responsabilités.

Lorsqu’un système algorithmique intervient dans le recrutement, l’évaluation des performances, l’affectation des missions ou l’organisation du travail, ses résultats peuvent avoir des conséquences directes sur la situation professionnelle des personnes concernées.

Or, une décision ne devient pas juridiquement neutre du seul fait qu’elle est produite ou recommandée par un algorithme. Le recours à une technologie ne saurait constituer un moyen de diluer la responsabilité entre le fournisseur du système, son concepteur, l’entreprise utilisatrice et le décideur humain.

La transparence constitue, à cet égard, une garantie essentielle. Les personnes concernées doivent pouvoir être informées de l’intervention d’un système algorithmique lorsque celui-ci exerce une influence significative sur leurs conditions professionnelles. Elles doivent également pouvoir comprendre, dans une mesure adaptée, la finalité de son utilisation et les principales conséquences susceptibles d’en résulter.

Un autre risque concerne les biais algorithmiques. Les systèmes entraînés à partir de données historiques peuvent reproduire, voire amplifier, des inégalités déjà présentes dans les pratiques professionnelles. L’apparente neutralité mathématique d’un résultat ne garantit donc pas son équité.

La prévention de ces risques suppose des mécanismes de contrôle, une évaluation régulière des systèmes et une intervention humaine effective lorsque les décisions sont susceptibles d’affecter significativement les droits ou les perspectives professionnelles d’une personne.

À ces exigences s’ajoute la protection des données. L’utilisation de dispositifs capables de collecter et d’analyser des informations relatives à l’activité ou à la performance des travailleurs doit être encadrée par des principes de finalité, de nécessité et de proportionnalité. La recherche de productivité ne saurait, à elle seule, justifier une surveillance professionnelle excessive.

Former avant que les compétences ne deviennent obsolètes

La transformation technologique ne produit pas les mêmes effets pour tous les travailleurs. Ceux qui disposent déjà d’un accès à la formation et d’une familiarité avec les outils numériques sont généralement mieux placés pour saisir les nouvelles opportunités. À l’inverse, les salariés exerçant des fonctions fortement exposées à l’automatisation peuvent rencontrer davantage de difficultés pour s’adapter.

Cette situation fait apparaître un risque d’inégalité professionnelle. Les bénéfices de l’intelligence artificielle pourraient être concentrés entre les mains des organisations et des travailleurs les mieux préparés, tandis que les coûts de la transition seraient supportés par les personnes disposant de moins de possibilités de reconversion.

La formation continue et la requalification doivent, dès lors, être envisagées comme des instruments essentiels d’accompagnement de la transformation du travail. Il ne suffit pas d’introduire de nouveaux outils dans une organisation ; encore faut-il permettre aux personnes concernées d’en comprendre le fonctionnement, d’en maîtriser les usages et de développer les compétences nécessaires à l’évolution de leurs missions.

Cette responsabilité ne relève pas exclusivement des travailleurs. Elle appelle une coopération entre les entreprises, les pouvoirs publics, les établissements de formation et les acteurs concernés par les transformations professionnelles.

Pour les petites et moyennes entreprises, qui ne disposent pas toujours des mêmes ressources que les grandes organisations, l’accompagnement technique et financier de cette transition revêt également une importance particulière. Sans une telle démarche, l’accès aux opportunités offertes par l’intelligence artificielle risque de devenir un facteur supplémentaire de différenciation entre les entreprises.

Une gouvernance de l’IA qui doit placer l’humain au centre

L’intelligence artificielle peut améliorer la productivité, faciliter certaines opérations et ouvrir de nouvelles perspectives professionnelles. Mais ces bénéfices ne sont pas automatiques. Ils dépendent des choix organisationnels et des garanties juridiques qui accompagnent son déploiement.

Une entreprise responsable devrait ainsi intégrer la dimension humaine et juridique dès la conception de ses projets d’intelligence artificielle. Cela implique notamment de définir les finalités poursuivies, d’identifier les risques, de déterminer les responsabilités, de préserver les possibilités de contrôle humain et d’associer les fonctions techniques, juridiques et les ressources humaines aux décisions structurantes.

Cette gouvernance ne doit pas être comprise comme un obstacle à l’innovation. Elle constitue au contraire une condition de sa durabilité. Un système performant sur le plan technique, mais dont les décisions sont opaques, discriminatoires ou dépourvues de mécanismes de contrôle, peut fragiliser la confiance des travailleurs et exposer l’organisation à des risques juridiques et sociaux.

L’enjeu est donc de construire une complémentarité maîtrisée entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle, sans transformer l’automatisation en mécanisme de déresponsabilisation.

Le travail de demain se prépare aujourd’hui

L’avenir des métiers ne dépend pas uniquement de la puissance des technologies disponibles. Il dépend également de la capacité des entreprises et des institutions à anticiper leurs conséquences, à préparer les travailleurs et à organiser une transition équitable.

L’intelligence artificielle ne condamne pas nécessairement le travail humain à disparaître. Elle oblige plutôt à redéfinir les compétences, les fonctions et les responsabilités qui lui sont attachées.

Pour le Maroc, comme pour les autres économies confrontées à cette transformation, le véritable défi consiste à ne pas réduire l’adoption de l’intelligence artificielle à une course aux outils et aux gains de productivité. L’innovation doit s’accompagner d’un investissement dans le capital humain, d’une politique de formation adaptée et d’une gouvernance juridiquement responsable.

La question essentielle n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle travaillera à la place de l’être humain, mais de déterminer dans quelles conditions l’être humain pourra travailler avec elle, en maîtriser les effets et conserver la responsabilité des décisions qui engagent les personnes.

L'auteur

Mahmoud BENRAHAL

Doctorant-chercheur en droit de la propriété industrielle

Faculté des sciences juridiques et politiques de Settat, relevant de l’Université Hassan Ier, et membre du Laboratoire de recherche en droit des affaires, au Maroc. Il dispose d’une forte d’expérience professionnelle en qualité de juriste au sein d’un Cabinet juridique notamment dans des CPI. Ses travaux scientifiques portent notamment sur la propriété intellectuelle à l’épreuve de l’intelligence artificielle générative, ainsi que sur l’intelligence artificielle et la prise de décision sous l’angle des enjeux éthiques. Ses recherches s’intéressent aux problématiques de régulation juridique de l’intelligence artificielle et de toute l’actualité du droit des affaires.

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