Après deux décennies de croissance plutôt dynamique, le secteur de l'offshoring marocain traverse une phase de recomposition. Le Conseil de la concurrence a récemment publié deux communiqués coup sur coup concernant des opérations de rachat entre grands acteurs du secteur, signe d'une consolidation qui s'accélère au moment même où l'intelligence artificielle commence à rebattre les cartes de l'externalisation de services.
Deux opérations de rachat notifiées au régulateur marocain
Selon un communiqué officiel du Conseil de la concurrence, la société Majorel Africa SA a notifié un projet de prise de contrôle exclusif de la société Unifitel SA, via l'acquisition de 100% de son capital et des droits de vote associés. Majorel Africa SA, entité holding basée à Casablanca City Finance Center, appartient au groupe Téléperformance, spécialiste mondial des services numériques aux entreprises.
Cette opération fait suite à une autre notification reçue quelques mois plus tôt par le même régulateur : la prise de contrôle exclusif, par la société Intelcia Holding SARL, de plusieurs entités du groupe Intelcia (Intelcia Group SA, Intelcia Portugal Inshore SA, Coriolis Services SAS, Intelcia Madagascar SA, Intelcia Maurice Ltée, Metos SUARL, T3C SUARL et Sotem SUARL), jusqu'ici détenues par le groupe Altice, via l'acquisition de 100% de leur capital social et des droits de vote associés.
Ces deux opérations, soumises au contrôle des concentrations économiques en vertu de la loi marocaine sur la liberté des prix et de la concurrence, illustrent un mouvement de regroupement capitalistique entre acteurs déjà bien implantés dans le secteur de l'outsourcing marocain.
Un secteur à la croisée des chemins
Au-delà de ces deux opérations précises, plusieurs sources concordantes décrivent un secteur en pleine réflexion sur son propre avenir. L'arrivée de l'intelligence artificielle générative, capable d'automatiser une partie des tâches historiquement confiées aux centres de contacts (traitement de demandes clients, démarchage commercial), pousse les grands acteurs de l'offshoring à repositionner leur offre vers des services à plus forte valeur ajoutée.
Youssef Chraïbi, cité par Le360, résume cette mutation en des termes directs : le secteur avait besoin d'un nouveau souffle, la concurrence s'intensifie fortement, notamment en Afrique où certains pays proposent des coûts de production jusqu'à trois fois inférieurs à ceux pratiqués au Maroc. Selon lui, les outsourceurs marocains doivent désormais investir massivement dans l'intelligence artificielle, la donnée et l'automatisation, un virage technologique coûteux mais structurant, qui nécessitait un accompagnement à la hauteur des enjeux.
Une nouvelle offre gouvernementale pour accompagner ce virage
Le gouvernement marocain a justement révisé son dispositif de soutien au secteur avec l'entrée en vigueur, le 1er juillet 2025, de la nouvelle "Offre Offshoring Maroc", formalisée par une circulaire du Chef du gouvernement. Cette offre prévoit des mesures incitatives destinées à favoriser la création d'emplois stables et durables dans le secteur, la mise à disposition d'infrastructures d'accueil et de télécommunication de premier ordre au sein des Plateformes Industrielles Intégrées dédiées à l'offshoring (P2I Offshoring), ainsi qu'une offre de formation multidimensionnelle pensée pour répondre à l'évolution rapide des métiers du secteur.
Selon le ministère de la Transition numérique, le Maroc dispose aujourd'hui de cinq P2I Offshoring, avec quatre plateformes supplémentaires prévues dans les années à venir, implantées à proximité des grands centres urbains pour garantir une connectivité renforcée.
L'ambition affichée par cette nouvelle offre est claire selon Youssef Chraïbi : repositionner le Maroc non plus sur l'argument du coût, mais sur celui de la valeur, en misant sur un service haut de gamme et des compétences hybrides mêlant savoir-faire humain et technologie, dans l'objectif de faire du Royaume un hub de services externalisés à haute densité technologique.
Ce que cette consolidation révèle sur la maturité du secteur
Le mouvement de rapprochement capitalistique observé actuellement, avec deux opérations de concentration notifiées en quelques mois seulement, n'est pas nécessairement le signe d'une fragilité du secteur, mais plutôt celui d'une phase de maturation classique dans une industrie confrontée à une transformation technologique profonde. Les acteurs qui disposent déjà d'une taille critique cherchent à consolider leurs positions plutôt qu'à affronter seuls les investissements nécessaires en intelligence artificielle et en automatisation.
Pour l'écosystème IT et RH marocain, cette dynamique aura des répercussions concrètes sur la nature des emplois créés dans les prochaines années : moins de postes d'exécution répétitive dans les centres d'appels traditionnels, davantage de profils hybrides capables de superviser des outils d'automatisation tout en conservant une expertise métier reconnue. Reste à observer si les mesures incitatives de la nouvelle Offre Offshoring Maroc suffiront à accompagner cette transition à la vitesse qu'exige une concurrence internationale de plus en plus vive.