La promotion 2026 est la première à avoir traversé ses études avec ChatGPT ouvert dans un onglet en permanence. Elle arrive aujourd'hui sur un marché du travail où l'intelligence artificielle a, en quelque sorte, déjà pris son poste avant elle. Aucun plan social spectaculaire, aucun communiqué fracassant. Juste un gel progressif et méthodique des embauches de profils débutants, que plusieurs études indépendantes documentent désormais avec une remarquable cohérence.
Un chiffre qui revient dans toutes les études : environ 20% de baisse
Erik Brynjolfsson, directeur du Stanford Digital Economy Lab, a présenté lors d'un sommet à Stanford en mars 2026 les résultats de son étude "Canaries in the Coal Mine". Le constat est net : depuis fin 2022, les postes destinés aux jeunes développeurs de 22 à 25 ans ont reculé d'environ 20% aux États-Unis. Dans les centres d'appels, la baisse atteint environ 15%. À l'inverse, les profils intermédiaires s'en sortent bien, et les recrutements de la tranche 35-49 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA progressent même de 6 à 9%.
En France, l'Insee confirme cette tendance dans une note de conjoncture publiée le 24 mars 2026 par Raphaële Adjerad et Gaston Vermersch : l'emploi salarié dans les activités informatiques et les services d'information a reculé de 3% entre fin 2023 et fin 2025, un recul porté presque exclusivement par les 15-29 ans, qui contribuent à eux seuls pour 3,8 points à cette baisse.
Ce que les entreprises annoncent pour les prochaines années
Une enquête menée par IDC pour le compte de Deel fin 2025 apporte un éclairage tout aussi net sur les intentions à venir : 83% des entreprises interrogées anticipent des suppressions de postes liées à l'IA, et 67% des employeurs français prévoient explicitement de réduire leurs recrutements de profils juniors dans les trois prochaines années.
L'Apec, de son côté, prévoit tout de même 61 160 recrutements de cadres informaticiens en France pour 2026, un chiffre en hausse. Mais la nuance est décisive : les embauches de profils ayant moins de six ans d'expérience ne progressent que de 1%, largement en retrait par rapport à la dynamique générale du marché.
Ce n'est pas l'emploi tech qui recule, c'est la porte d'entrée
Plusieurs experts insistent sur une distinction essentielle, trop souvent gommée dans les discours les plus alarmistes. L'intelligence artificielle n'a pas détruit l'emploi dans la tech : elle a fragilisé la manière dont on y entre. Le baromètre AI Jobs de PwC vient d'ailleurs nuancer le tableau dans l'autre sens : les emplois exigeant une compétence en IA progressent de 7,5% quand l'ensemble du marché recule, la prime salariale liée à la maîtrise de l'IA atteint 56%, et la productivité a quadruplé dans les secteurs les plus exposés à ces outils.
Le paradoxe est donc réel, mais il n'a rien d'un effondrement généralisé : le marché continue globalement d'embaucher des développeurs. Il a simplement, pour l'instant, largement ralenti l'embauche de leurs versions les plus juniors.
Un risque à moyen terme que plusieurs voix commencent à pointer
Cette stratégie n'est pas sans conséquence à plus long terme, et plusieurs analystes tirent la sonnette d'alarme. Gartner a averti en mai 2026 que l'intelligence artificielle ne produisait pas les bénéfices attendus par les entreprises, et que les suppressions de postes liées à l'automatisation ne généraient pas nécessairement de gains réels.
Le raisonnement sous-jacent est simple : en coupant leur filière d'entrée aujourd'hui, les entreprises risquent surtout de manquer de profils seniors capables de superviser l'intelligence artificielle demain. Si les tâches d'apprentissage traditionnellement confiées aux juniors, écrire du code simple et répétitif, corriger des bugs basiques, disparaissent progressivement des missions confiées aux jeunes diplômés, la question de la formation de la prochaine génération de développeurs expérimentés reste largement sans réponse.
Certaines entreprises commencent déjà à repenser leur approche plutôt que de simplement geler les embauches. IBM a par exemple annoncé vouloir tripler ses recrutements de profils juniors aux États-Unis en 2026, mais sur des missions radicalement différentes : piloter et superviser des agents d'intelligence artificielle, plutôt qu'exécuter directement des tâches de développement classiques.
Ce que cela signifie concrètement pour les jeunes diplômés en informatique
Le message qui se dégage de l'ensemble de ces données converge vers une même conclusion : la maîtrise technique seule ne suffit plus à sécuriser une première expérience dans la tech. Les jeunes professionnels doivent désormais développer des compétences complémentaires, notamment la capacité à superviser, vérifier et orienter le travail produit par des outils d'intelligence artificielle, plutôt que de se positionner uniquement sur l'exécution directe de tâches que ces mêmes outils réalisent déjà efficacement.
La photo de 2026 n'a rien d'un verdict définitif sur l'avenir des carrières en informatique. Elle documente plutôt le premier cliché net d'un marché du travail en pleine réécriture, où la marche d'entrée doit être reconstruite, aussi bien par les développeurs eux-mêmes que par les recruteurs, qui devront apprendre à former autrement une génération qui n'aura plus accès aux mêmes tâches d'apprentissage que ses aînées.
Sources : Stanford Digital Economy Lab (étude "Canaries in the Coal Mine"), Insee (note de conjoncture du 24 mars 2026), Apec, enquête IDC/Deel (fin 2025), baromètre AI Jobs de PwC, Gartner.