On lit partout qu'Anthropic aurait publié "la liste des métiers menacés par l'IA". C'est à moitié vrai, et la nuance change tout. L'entreprise n'a pas dressé un palmarès du chômage à venir : elle a mesuré, avec des données réelles d'utilisation de Claude, quels métiers voient effectivement leurs tâches automatisées aujourd'hui. Et la conclusion la plus solide de l'étude n'est pas celle qu'on attendrait.
Ce qu'Anthropic a réellement publié
Le 5 mars 2026, l'équipe de recherche économique d'Anthropic a mis en ligne un rapport intitulé "Labor market impacts of AI: A new measure and early evidence". Contrairement à une simple liste de métiers "à risque", le document introduit un nouvel indicateur baptisé "observed exposure" (exposition observée), qui combine deux choses : la capacité théorique d'un grand modèle de langage à accomplir une tâche, et la fréquence à laquelle cette tâche est réellement effectuée via Claude, que ce soit sur claude.ai ou via l'API utilisée par les entreprises.
Cette distinction est le cœur du rapport. Beaucoup de tâches pourraient techniquement être automatisées par l'IA, mais ne le sont pas encore dans la pratique, freinées par des contraintes légales, des habitudes de vérification humaine ou des logiciels spécifiques encore incontournables. Anthropic a donc choisi de mesurer ce qui se passe réellement, plutôt que ce qui pourrait théoriquement arriver.
Le classement qui a fait le tour des réseaux
Sur la base de cette méthode, Anthropic a identifié les dix métiers les plus exposés. En tête, sans surprise pour quiconque suit l'usage de Claude : les développeurs informatiques, dont 75 % des tâches sont désormais couvertes par l'IA. Suivent les représentants du service client, dont les tâches principales apparaissent de plus en plus dans le trafic API des entreprises, et les agents de saisie de données, dont l'activité principale, lire des documents source et entrer des données, est automatisée à hauteur de 67 %.
À l'autre extrémité, environ 30 % des travailleurs analysés n'ont montré aucune exposition mesurable, leurs tâches apparaissant trop rarement dans les données pour être prises en compte. Anthropic cite parmi ces métiers les cuisiniers, les mécaniciens de motos, les surveillants de plage, les barmans, les plongeurs de vaisselle et les préposés aux cabines d'essayage.
Le vrai résultat, moins spectaculaire, mais plus solide
C'est là que le rapport surprend. Malgré cette exposition parfois massive de certains métiers, Anthropic n'a trouvé aucune augmentation généralisée du chômage chez les travailleurs les plus exposés à l'IA depuis fin 2022, en s'appuyant sur les données de l'enquête américaine Current Population Survey. Les courbes de chômage des groupes les plus exposés et les moins exposés suivent des trajectoires quasiment identiques.
Un seul signal mérite l'attention : chez les jeunes travailleurs de 22 à 25 ans, l'embauche dans les métiers les plus exposés à l'IA a ralenti d'environ 14 % par rapport à 2022, un résultat que les chercheurs jugent statistiquement fragile mais cohérent avec d'autres études sur le sujet. Autrement dit, ce n'est pas tant que les gens perdent leur emploi à cause de l'IA, mais que les nouveaux venus sur le marché du travail ont plus de mal à y entrer dans certains secteurs.
Anthropic note également que les travailleurs les plus exposés à l'IA ne correspondent pas au profil qu'on imagine spontanément : ils sont en moyenne plus diplômés, mieux payés de 47 %, et la probabilité d'être une femme est 16 points plus élevée dans ce groupe que chez les moins exposés. L'automatisation par l'IA touche donc d'abord les cols blancs qualifiés, pas les emplois les moins qualifiés comme on le supposait souvent avec les vagues d'automatisation précédentes.
Ce que ça veut dire concrètement
Ce rapport ne dit pas que ces métiers vont disparaître. Il dit qu'une part croissante de leurs tâches est déjà déléguée à l'IA, ce qui n'équivaut pas au même constat. Les chercheurs eux-mêmes insistent sur ce point : leur cadre est justement conçu pour repérer les signaux faibles avant qu'un déplacement massif de l'emploi ne devienne visible dans les statistiques classiques, pas pour prédire des licenciements.
Pour un développeur, un conseiller client ou un agent de saisie, le message pratique est moins alarmiste que les titres qui ont circulé, mais tout aussi sérieux : la partie automatisable de leur métier grandit vite, et l'avantage ira probablement à ceux qui apprennent à orchestrer l'IA plutôt qu'à ceux qui continuent de faire ces tâches manuellement. Pour un jeune diplômé cherchant à entrer sur le marché du travail dans l'un de ces secteurs, en revanche, le signal mérite d'être pris au sérieux : c'est là, pour l'instant, que l'effet est le plus visible.
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