Tribune
Il y a encore cinq ans, parler de « cloud » au Maroc relevait presque du jargon d'initiés, réservé aux directions informatiques des grandes entreprises et à quelques startups technophiles. En 2026, le cloud est devenu un sujet d'État. Circulaires gouvernementales, feuille de route 2025-2030, arrivée des hyperscalers internationaux, data centers alimentés en énergies renouvelables : le Royaume a fait du cloud l'un des piliers explicites de sa souveraineté numérique. Cette bascule mérite qu'on s'y arrête, tant elle dit quelque chose de plus large sur la manière dont le Maroc entend exister dans l'économie numérique mondiale.
D'une politique IT à un choix de société
Le Maroc a inscrit la Cloud First Policy au cœur de sa stratégie « Digital Morocco 2030 », en s'appuyant sur une circulaire du chef du gouvernement qui en fait un instrument central de gouvernance et de rationalisation des dépenses IT. Concrètement, le cloud devient le choix par défaut pour tout nouveau projet numérique de l'État, avec cette formule désormais martelée par les responsables du ministère de la Transition numérique : « Aucun investissement ne sera envisagé sans que l'option cloud ne soit examinée en priorité. »
Ce n'est pas un détail technique. C'est un changement de doctrine. Devant la Chambre des représentants, la ministre déléguée à la Transition numérique, Amal El Fallah Seghrouchni, a détaillé une feuille de route qui redéfinit la place du cloud dans l'action publique et inscrit le Royaume dans une logique de souveraineté numérique assumée. L'ambition affichée dépasse la simple modernisation informatique : il s'agit de sécuriser les données publiques, rationaliser les dépenses et harmoniser les standards techniques qui régissent les services numériques.
La souveraineté, mot d'ordre d'une époque
Le choix des mots n'est pas anodin. On ne parle plus seulement d'« efficacité » ou de « modernisation », mais de « souveraineté ». Cette inflexion s'explique par un constat simple, formulé sans détour par certains observateurs : l'absence d'un cloud souverain marocain — sécurisé, redondant et régulé — expose le pays à un risque de perte de contrôle sur ses actifs les plus sensibles : les données de ses citoyens, de ses administrations, et de ses entreprises stratégiques.
Le cadre juridique a d'ailleurs suivi. La loi marocaine interdit désormais l'hébergement de données sensibles des organisations d'importance vitale hors du territoire national, et la CNDP a signalé qu'elle allait multiplier les contrôles sur les transferts transfrontaliers. Pour beaucoup d'entreprises marocaines habituées à héberger leurs systèmes chez des fournisseurs européens, le message est clair : si une base clients, un système RH ou un ERP métier tourne sur un data center francfortois ou irlandais, l'organisation est potentiellement en non-conformité, avec des recours juridiques bien plus lourds en cas d'incident qu'avec un fournisseur local.
Les infrastructures sortent de terre
Ce virage réglementaire s'accompagne d'une matérialisation bien concrète. Le marché des data centers au Maroc a dépassé les 328 millions de dollars en 2026, porté par deux dynamiques complémentaires. D'un côté, les grands acteurs internationaux s'installent : au GITEX Africa 2026 à Marrakech, Oracle est devenu le premier hyperscaler à ouvrir une région de cloud public en Afrique du Nord, à Casablanca, avant de sceller un partenariat avec PwC Maroc et OneCloud pour accélérer l'adoption du cloud souverain et de l'intelligence artificielle responsable. Cette région de Casablanca sera bientôt rejointe par celle de Settat.
De l'autre, le Royaume mise sur ses propres infrastructures stratégiques, à l'image du futur data center de Dakhla. Baptisé « EcoDar » et alimenté par les énergies renouvelables, il occupe une place stratégique et marque un rapprochement assumé entre transition énergétique et souveraineté numérique. À cela s'ajoutent des structures dédiées à l'innovation et à la normalisation technique : le déploiement d'instituts comme les centres « Al-Jazari » pour soutenir la recherche, ainsi qu'un futur Centre d'excellence pour le cloud chargé d'établir des référentiels techniques.
Un pari qui dépasse les frontières nationales
Ce qui rend cette stratégie particulièrement intéressante, c'est qu'elle ne se limite pas à un exercice de souveraineté défensive. Le Maroc y voit aussi un levier de rayonnement régional. Comme le résume Salma Tazi, directrice de l'infrastructure cloud et de l'offshoring au ministère de la Transition numérique : « Aujourd'hui, l'offshoring constitue l'un des axes clés de notre stratégie. Les technologies du cloud et des télécommunications en sont les catalyseurs. Ce sont de véritables leviers essentiels pour l'économie nationale. » Et d'ajouter que ces projets « ne se limitent pas au marché national » : « Ils s'inscrivent dans une stratégie continentale plus large. Notre objectif est de positionner le Maroc comme un hub numérique clé. »
Le projet du data center de Casablanca porté par Oracle en est une illustration concrète, avec un volume d'investissement de 12 milliards de dirhams et la création de 125 emplois.
Ce qu'il reste à construire
Faut-il pour autant crier victoire ? Pas si vite. La stratégie affichée est ambitieuse, la mécanique réglementaire se met en place, les investissements arrivent, mais la vraie bataille du cloud souverain ne se gagne pas seulement en data centers et en circulaires. Elle se gagne dans l'appropriation réelle par les administrations, dans la capacité des PME marocaines à migrer sans que cela devienne un fardeau technique et financier, et dans la formation de compétences locales capables d'opérer, sécuriser et faire évoluer ces infrastructures dans la durée.
Le risque, pour tout pays qui se lance dans une politique de souveraineté numérique, est de confondre l'annonce avec l'exécution. Le Maroc a posé les fondations : un cadre légal, des partenariats internationaux structurants, des infrastructures qui sortent de terre. La décennie qui vient dira si ces briques deviennent un véritable écosystème autonome, ou si elles restent des vitrines technologiques au service d'une souveraineté encore largement empruntée aux grands acteurs étrangers du secteur.
Une chose est sûre : au Maroc comme ailleurs, le cloud n'est plus une simple affaire d'infrastructure informatique. C'est devenu un enjeu de puissance.