Les entreprises marocaines se demandent quel outil d’IA adopter. Pour Ahmed Mobarak, fondateur d’Oviasoft, la vraie question stratégique se pose avant : leurs données et leurs processus sont-ils prêts à être confiés à une machine ?
Depuis quelques mois, une question revient dans beaucoup de conversations entre dirigeants : quel outil d’intelligence artificielle faut-il adopter ? Assistant conversationnel, agent autonome, plateforme d’analyse prédictive, l’offre ne manque pas. Le contexte pousse aussi à aller vite. Le Maroc s’est doté le 16 octobre 2026 d’un ministère de l’Intelligence artificielle, et le projet de loi de finances 2027 prévoit la formation de 5 000 encadrants en IA.
Je crois pourtant que la question est mal posée. La question stratégique n’est pas « quelle IA acheter ? », mais plutôt : nos données et nos processus sont-ils prêts à être confiés à une machine ?
L’IA amplifie ce qui existe déjà
Une IA ne crée pas l’ordre dans une entreprise. Elle travaille avec ce qu’on lui donne. Si les données clients sont réparties entre trois fichiers Excel, un CRM à moitié rempli et la mémoire d’un commercial, l’IA produira des analyses fausses, mais plus vite et avec plus d’assurance.
C’est le piège principal. Un tableau de bord faux se repère souvent, parce qu’on connaît ses limites. Une réponse d’IA bien rédigée inspire confiance, même quand elle repose sur des doublons, des historiques incomplets ou des référentiels qui ne se parlent pas.
La qualité des données n’est donc pas un sujet technique à laisser aux équipes IT. C’est une condition de la décision.
On n’automatise pas un processus qu’on ne connaît pas
Le deuxième prérequis est moins visible. Beaucoup de processus, dans les entreprises marocaines comme ailleurs, ne sont écrits nulle part. Ils fonctionnent grâce à des habitudes, des exceptions gérées au cas par cas et quelques personnes clés.
Automatiser un tel processus revient à figer ses défauts. Si la validation d’une commande passe par quatre personnes alors que deux suffiraient, une IA rendra ce circuit plus rapide, pas plus pertinent. Et si personne ne sait expliquer pourquoi une étape existe, personne ne saura non plus vérifier ce que fait la machine.
Avant de parler d’IA, il faut donc pouvoir répondre à des questions simples : qui fait quoi, avec quelles données, et selon quelles règles ?
La base numérique reste le vrai chantier
Ce constat dépasse les cas individuels. Selon la Banque mondiale, moins d’une entreprise marocaine sur cinq utilise de façon intensive des logiciels de gestion, des CRM ou le commerce électronique. Autrement dit, une grande partie du tissu économique n’a pas encore structuré les outils qui produisent les données dont l’IA a besoin.
Les acteurs économiques commencent à le dire. Le 15 octobre 2026, le président de la CGEM, Mehdi Tazi, rappelait que le défi est de transformer les investissements dans l’IA en gains de productivité mesurables. Ce passage du discours au résultat ne se fera pas sans une base solide.
« Attendre des données parfaites, c’est rater le train »
L’objection est légitime. L’IA avance vite, et les entreprises qui attendent d’avoir des données parfaites ne commenceront jamais. Pendant ce temps, leurs concurrents apprennent.
Je ne plaide pas pour l’attente. Je plaide pour l’ordre des étapes. Il ne s’agit pas de nettoyer toutes les données de l’entreprise avant le premier projet, mais plutôt de choisir un périmètre précis et de le rendre fiable.
Concrètement, cela veut dire partir d’un problème métier clair, comme un délai de traitement trop long ou des prévisions de stock peu fiables. Ensuite, décrire le processus tel qu’il fonctionne vraiment, et pas tel qu’il figure dans une procédure oubliée. Puis vérifier les données qui l’alimentent : sont-elles complètes, à jour, et qui en est responsable ? Enfin, mesurer la situation de départ, pour pouvoir juger le résultat.
Ce travail prend quelques semaines sur un périmètre bien choisi. Il évite des mois de projets pilotes qui impressionnent en démonstration et déçoivent en production.
Une question de gouvernance, pas d’outil
Derrière tout cela, il y a une décision de direction générale : désigner qui est propriétaire de chaque donnée, qui valide les règles de gestion et qui répond quand le résultat est faux. Tant que ces responsabilités restent floues, aucun outil ne compensera.
L’IA va transformer les entreprises marocaines, je n’en doute pas. Mais celles qui en tireront un avantage durable ne seront pas forcément celles qui l’auront adoptée en premier. Ce seront celles qui savaient déjà ce qu’elles faisaient, avec quelles données, et pourquoi.